samedi 9 janvier 2016

Tajik Air 87995 - Surcharge extrême en temps de guerre

Un Yak-40 de Tajik Air similaire au CCCP-87995
(Notez la petite taille de l'avion)
En mai 1992, le président du Tadjikistan, l'une des ex-République socialiste de l'URSS, décide d'armer les populations Kouliabi, pro-communistes. Rapidement, des affrontements sanglants ont lieu avec l’ethnie Pamiri, pro-islamistes: ainsi, débuta la Guerre Civile Tadjike; elle durera jusqu'en 1997. L'année 1993 constitue un des temps-forts de cette guerre, c'est à cette période là que les combats sont les plus violents et l'épuration ethnique communiste est la plus sanglante. Au mois d'août, les militaires tadjikes attaquent la région du Gorno-Badakhshan, dans le sud-est du pays, pour reconquérir ce territoire autonome aux mains des Pamiri, revendiquant son autonomie. S'en suit un exil massif des populations civiles, fuyant par tous les moyens possibles: par les routes, le train et les airs. Ces événements vont avoir une incidence notable sur la suite de cette histoire.

Situé au pied des montagnes, l'aéroport de Khorog à la particularité d'être pratiquement à la frontière avec l'Afghanistan, sur la rive droite de la rivière Piandj. Cependant, il est difficile pour un occidental d'admettre qu'il s'agit d'un aéroport: la piste est en terre battue, l'aérogare est minuscule, la tour de contrôle ressemble plus à un phare qu'à une tour, l'équipement radar est vétuste et l'aéroport ferme fréquemment en raison des mauvaises conditions météo (le terrain se trouve à 2000 mètres environ, au-dessus du niveau de la mer); autrement dit, le terme "aérodrome" serait plus approprié pour désigner le terrain de Khorog. L'aéroport ne possède qu'une seule piste: la piste 16/34, d'une longueur de 1840 mètres. Elle n'est empruntée uniquement par des avions court et moyen-courrier: l'Antonov An-24, à hélices, et le Yakovlev Yak-40, à réaction.

L'aéroport de Khorog dans les années 80, la tour de
contrôle est à gauche de l'image.
C'est ce dernier, un Yak-40 de fabrication soviétique ayant une capacité de seulement 32 passagers, immatriculé CCCP-87995, qui est garé devant le terminal de Khorog en ce 28 Août 1993. Il appartient à la compagnie nationale Tajikistan Airlines (abrégée en Tajik Air); il se rend à la capitale du pays, Douchanbé. Le vol d'aujourd'hui va passé au-dessus du nord de l’Afghanistan, une zone à risque puisque le pays est sous le joug du gouvernement taliban. Les passagers enregistrés du vol 87995 (à l'époque de l'Union Soviétique, le numéro de vol correspondait parfois à l'immatriculation de l'avion quand celui-ci n'avait pas de numéro de vol indiqué) sont au nombre de 28. Bien que le vol doit passer au-dessus d'une zone dangereuse, il s'agit d'un vol régional matinal des plus banals... sans compter, bien sûr, du nombre accru de militaires sur l'aéroport. Aujourd'hui, le commandant de bord s'appelle Mels Siyarova; il est accompagné du copilote Yuri Demin et du mécanicien navigant Nizomiddin Buriev.

Une quinzaine de minutes avant le départ, le destin de ce vol bascule. Un groupe de militaires embarque à bord du petit jet et remonte l'allée centrale vers le cockpit. En ouvrant, les pilotes se retrouvent nez à nez avec les armes de guerre des soldats. Un ordre cinglant tombe: en raison de l'exil, les pilotes doivent accepter plus des passagers, tentant de fuir la région. Pour eux, 28 passagers, ce n'est pas assez. Le commandant de bord répond que c'est tout simplement impossible: l'avion est configuré pour transporter une trentaine de passagers seulement, il n'y a pas de place à bord et surtout, le poids total risque de les empêcher de décoller correctement.
Tous les avions, du Piper de votre aéro-club à l'Airbus A380, ont une masse maximum, un poids qui ne peut pas être excédé. Les conséquences peuvent être dévastatrices: l'avion risque de pas réussir son décollage et peut exploser en bout de piste si il rencontre des obstacles. C'est une règle de base de l'aéronautique. Pour un Yak-40, le poids maximum au décollage est de 15500 kg (15,5 tonnes).


Mais les militaires se montrent plus agressifs envers les pilotes et les menacent directement avec leurs AK-47. Le commandant de bord doit faire un choix cartésien: accepter au risque de ne pas décoller et mourir ou refuser et mourir d'une balle entre les deux yeux. Le commandant de bord tranche, la mort dans l'âme pour la première option en répétant qu'il sera impossible de décoller. Pour les militaires, c'est gagné: un flot de soldats, de femmes et d'enfants se rue vers le Yakovlev et monte à bord. En cabine, c'est le branle-bas de combat, ça se pousse, il y a des gémissements, parfois des cris. On se tasse bien, dans l'allée, vers les portes de secours, sur l'escalier sous la queue de l'avion que l'on replie à la va-vite. Un véritable bazar qui n'arriverait jamais en Occident. Au final, 81 personnes supplémentaires sont montées à bord de l'avion; le poids total atteint les 18,5 tonnes, soit 3 tonnes de plus que le poids maximum autorisé. Ce n'est pas un détournement, c'est du désespoir.


Plan d'un Yak-40
Le Yak-40 roule sur le gravier que constitue le taxiway et il se positionne en bout de piste. Le commandant de bord rappelle à l'ordre les militaires: il n'est pas possible de décoller dans ces conditions. Les soldats, si proche du but, menace le commandant Siyarova de l’abattre, lui et ses collègues, si il ne décolle pas. Il est 10h45, heure locale, quand la manette des gaz est poussée au maximum et que les freins sont lâchés: on ne sait, pour ainsi dire, pas grand chose sur ce qui se déroule dans le cockpit de l'appareil (Absence de CVR? Culte du secret? Mystère.) mais il est certain que les pilotes et le mécanicien, conscient de la catastrophe imminente, font la paix avec eux-même. Ils savent qu'ils vont mourir, qu'ils peuvent empêcher un crash, mais sous le joug de militaires fous, ils continuent de dévaler cette piste en sable. Ils préfèrent l'accident aux balles.

Les soldats, si heureux au départ, s'inquiètent et prennent peur: la vitesse de décision est passée, le commandant tire sur le manche et rien ne se passe. L'avion, lancé sur la piste ne s'envole pas. Les militaires ont-ils compris qu'à cet instant ils vont mourir? Que tout ce que le commandant a dit s'avère être vrai? Peut-être. Le Yak-40 sort de la piste à toute vitesse et commence à trembler: un avion, ce n'est pas conçu pour faire du tout-terrain. Après une excursion de 150 mètres, le train gauche percute un talus en terre puis un rocher d'une soixantaine de centimètres. Sous la vitesse, le train s'arrache et l'aile gauche racle avec violence le sol, causant la panique chez les passagers et les soldats qui prennent conscience que tout est foutu. L'autre train, celui de droite, s'encastre dans un mur en béton armé et se détache, lui aussi, de son support. L'arrière de l'avion, racle à son tour le sol. Quelques instants plus tard, le Yakovlev 40 plonge à pleine vitesse dans la rivière Piandj; l'impact est si violent que l'appareil se désagrège sur la surface de l'eau et certains débris se retrouve du côté afghan (à cause de la localisation de l'aérodrome).

Dans l'épave, on retrouve 80 morts et 6 survivants: 2 membres d'équipage (probablement le chef de cabine Kayumov et le navigateur Eugene Babadjanov) et 4 passagers. Quelques heures plus tard, les 2 membres d'équipage décèdent de leurs blessures, faisant gonfler le bilan de la catastrophe; qui atteint les 82 morts. Après l'accident, l'aéroport de Khorog est fermé par les autorités; il ne rouvrira qu'en 1997, à la fin de la Guerre Civile. L'entêtement des militaires a tué 82 innocents, si ils avaient écouté le commandant de bord, le seul maître à bord, la catastrophe aurait pu être évitée... Peut-être.

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Sources:
- Wikipédia (Anglais): 1993 Tajik Air Yakovlev Yak-40 Incident
- AirDisasters.ru: Article (Russe)
- Aviation Safety Network: Accident Description

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